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En guise d’introduction, j’aimerai rapidement commenter le titre de cet article. Les amateurs d’IAM (dont je ne fais pas partie) auraient pu me reprendre et me faire remarquer qu’AKH ne dit pas « le destin sent les cartes » mais bien « le destin s’en écarte ». Quand l’école du micro d’argent a commencé à tourner au quartier, j’ai toujours pensé que c’était « les cartes » que sentait le destin au lieu de quoi ce dernier, selon IAM, « s’écarte » de la vie. Mais peu importe… je préfère ma version… et le titre tel qu’il est écrit colle mieux au sujet de l’article.
Je referme la parenthèse.
En plein débat sur la nécessité d’instaurer des quotas boursiers dans les grandes écoles (certains avancent le chiffre de 30%), j’ai ressenti l’envie de coucher sur le papier certaines réalités sociétales que beaucoup oublient ou font mine d’ignorer. L’idée de cet article m’habite depuis plusieurs mois maintenant, ce n’est donc pas l’actualité qui a crée l’incendie dans ma tête… elle n’a fait que souffler sur des braises paresseuses.
Tout a commencé lors d’un week-end prolongé sur Paname. Je m’en souviens comme si c’était hier : c’était le premier novembre 2009. Il pleuvait fort ce jour là et une immense file d’attente marquait l’entrée du Musée des Arts Premiers, quai Branly. L’étonnement que créa en moi cet engouement populaire se dissipa aussitôt qu’on m’eut expliqué que l’accès au musée était gratuit chaque premier du mois. Je ne me lancerai pas dans une description de l’exposition consacrée à Moctezuma II ni aux somptueuses œuvres d’art de certaines populations mélanésiennes. Pour ça, il faudra que t’y ailles tout(e) seul(e) comme un(e) grand(e) ! Mais au-delà de ce que j’ai pu voir au musée, c’est qui j’ai pu y voir qui m’a réellement interpellé. Une analyse démographique rapide de l’origine des visiteurs montre clairement que nous n’y sommes pas… et quand je dis « nous », je parle des rebeux, des renois et, plus largement, de toutes les populations de nos banlieues…
Pendant cette visite, une petite tête blonde de 7 piges tout au plus m’a scotché sur place par ses connaissances géographiques… connaissances que je ne pense pas avoir eues, moi-même, avant le collège. Voilà l’action : le minot se place en face d’une mappemonde « muette » sur laquelle ni les frontières, ni les noms des pays n’étaient représentés. Sa mère l’interroge « c’est quoi comme pays ça ? »… « La Chine » répond-il… « Bravo chéri… et quelle est la capitale de la Chine ? »… poursuit-elle… « Pékin ? » hasarde-t-il comme mal assuré de sa réponse… « oui… c’est bien ! Tu arriverais à me montrer la France sur cette carte … ? » Le petit s’exécute… il a encore juste. « Plus dur maintenant… peux tu me montrer la Bretagne ? »… et là encore, bingo ! Et pendant ce temps là, que fait le petit Karim ? Que fait la petite Aïssatou ?
A bien y réfléchir, c’est à ce moment là que la fracture culturelle commence à se creuser entre le petit Karim (futur ouvrier sans le savoir) et le petit Boris, dictionnaire de Géo sur pattes et futur Chirurgien qui s’ignore. C’est aussi à ce moment là que l’Etat échoue car qui a le plus de chance d’intégrer une Grande Ecole ? Comment parler d’égalité des chances si les dés sont pipés dès le départ ? Le parcours scolaire ne devrait pas être déterminé par une sorte d’héritage culturel… pas dans l’idéal français tout du moins. Un fils d’ouvrier devrait avoir l’opportunité d’acquérir les mêmes armes que le fils d’un professeur ou d’un avocat. C’est un des fondements de la république française… bafoué tous les jours que Dieu fait.
Voici ce qui sépare le petit Boris du petit Karim : Boris est mis en contact avec les objets culturels très tôt, on lui met des livres dans les mains, on lui apprend à jouer aux échecs, on l’abonne à des magazines… on contrôle son accès à la télévision, on l’encourage à participer à des débats à table, on l’aide pour ses devoirs, on lui fait visiter des musées, des expositions, on l’emmène dans des voyages à l’étranger. Il visite les pyramides de Gizeh et le Parthénon à Athènes. On lui paie les meilleures écoles dès le primaire et on y ajoute l’aide de professeurs particuliers payés pour corriger les lacunes et renforcer les connaissances. Boris a du mal en anglais ? On l’envoie s’aguerrir aux Etats-Unis au moyen d’un couteux séjour linguistique intensif. Il doit passer des concours ? On lui paie des stages de remise à niveau pour passer les concours des plus grandes écoles.
Et le petit Karim alors ? Papa et maman qui lisent à peine ne peuvent pas l’aider à faire ses devoirs. Papa et maman sont trop occupés à courir après la nécessité du quotidien (remplir le frigo, payer les factures…) pour pouvoir ne serait-ce qu’avoir l’idée d’ouvrir un livre… et puis de toute façon, lire un livre ce n’est pas pour eux… ils ne l’ont jamais fait. C’est réservé aux riches… du coup, il n’y a pas de livres à la maison. Visiter un musée ? « Pourquoi faire répondrait le papa? Laisse moi me reposer… j’ai eu une semaine éprouvante à l’usine… et puis y a le match qui joue tout à l’heure ». Quand Boris se fait payer ses études et peut utiliser tout son temps à étudier, voyager, découvrir, Karim doit travailler pour payer ses études. Quand Boris lit la Triade en lecture imposée en Prépa, Karim te demande si tu veux des frites ou des potatoes avec ton menu.
Résultat des courses ? 90% des enfants des cadres et enseignants (dont fait partie Boris) poursuivent un second cycle général ou technique. 8% optent pour les séries professionnelles et 2% sortent du système scolaire. Quand aux enfants d’ouvrier (dont fait partie Karim), 43% se retrouvent dans le général ou le technique, 44% dans le professionnel et 13% sont en situation d’exclusion. A Science Po (qui tente de rattraper la sauce avec le programme d’admission parallèle pour les lycéens de ZEP), selon le Ministère de l’Education Nationale, 77% des candidats sont fils et filles de cadres/enseignants/chefs d’entreprises… et 85.7% des admis font partie de cette même catégorie.
Les grandes écoles se taillant la part du lion dans les recrutements des postes à responsabilités on se retrouve avec ces chiffres communiqués par l’Insee : à niveau comparable, le taux de chômage pour les français d’origine étrangère est de 14% quand les français de souche tournent, eux, à 9%. Pour les français d’origine immigrée qui ont des bac+2 à bac+6 le taux de chômage tourne à 11%… contre 5% pour les français « de souche » ayant le même niveau d’étude.
Liberté, égalité, fraternité ?
Mort de rire.
Bonus: le couplet de Shurikn de “nés sous la même étoile”
Pourquoi fortune et infortune, pourquoi suis-je né
Les poches vides, pourquoi les siennes sont-elles pleines de thunes
Pourquoi j’ai vu mon père en cyclo partir travailler
Juste avant le sien en trois pièces gris et BMW
La monnaie est une belle femme qui n’épouse pas les pauvres
Sinon pourquoi suis-je là tout seul marié sans dote
Pourquoi pour lui c’est crèche et vacances
Pour moi c’est stade de foot sans cage, sans filet
sans même une ligne blanche
Pourquoi pour lui c’est l’équitation pour moi
Les bastons, pour lui la coke, pour moi les flics en faction
Je dois me débrouiller pour manger certains soirs
Pourquoi lui se gave de saumon sur lit de caviar
Certains naissent dans les choux d’autres dans la merde
Pourquoi ça pue autour de moi quoi ! Pourquoi tu me cherches ?
Pourquoi chez lui c’est des Noël ensoleillés
Pourquoi chez moi le rêve est évincé par une réalité glacée
Lui a droit à des études poussées
Pourquoi j’ai pas assez d’argent pour acheter
leurs livres et leurs cahiers
Pourquoi j’ai dû stopper les cours
Pourquoi lui n’avait pas de frère à nourrir, pourquoi j’ai dealé chaque jour
Pourquoi quand moi je plonge, lui passe sa thèse
Pourquoi les cages d’acier, les cages dorées agissent à leur aise
Son astre brillait plus que le mien sous la grande toile
Pourquoi ne suis-je pas né sous la même étoile
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