
Voici la quatrième partie d’une série d’articles (que tu peux lire ici, ici et ici) qui illustrent l’importance du “timing” et de la patience en toute chose. « Prendre le temps » est une flèche que le carquois de tout stratège bien avisé doit contenir… que celui-ci soit un gradé militaire, un dealmaker reprenant une entreprise en difficulté ou un Don Juan voulant faire succomber un 90C aux griffes vernies par Lancôme.
C’est vrai… cette dernière partie s’est faite désirée. Mais c’est pour mieux te manger mon enfant…
Allez, avoue… est-il une meilleure façon d’encapsuler la leçon générale que de retarder la publication de cette ultime partie? Non? Le plaisir différé ca ne te parle pas?
“Excuse bidon Samir!” s’écrit-elle dans un soupir expiré autant pour dire son exaspération que pour chasser cette mèche couleur nuit qui lui recouvre le front…
mmmmm… on verra, ma fille.
Je n’ai pas choisi le jeu d’Echecs et ma petite anecdote de jeunesse par accident. Le « Jeu des Rois et le Roi des Jeux » est, à mon sens, une représentation sur 64 cases de l’essence même de l’existence… une allégorie de la vie. Comme dans la vie, tu es forcé, une fois la partie commencée, à faire des choix et à en assumer les conséquences : quand c’est à toi de jouer, tu ne peux pas passer ton tour… tu dois déplacer une pièce et vivre le reste de la partie avec cette décision et son héritage. Comme dans la vie, le jeu d’Echecs exige une patience de prophète et une puissance de calcul au-dessus de la moyenne pour celui qui veut tartiner ses biscottes du miel de la victoire. Prendre le temps en négociation… maitriser le sablier… attendre quand, pour l’autre, le tic tac de l’aiguille des secondes est pire que le supplice de Tantale… faire durer le plaisir quand l’amante réclame un baiser… on peut multiplier les exemples a l’infini, mais c’est une seule histoire que je vais te raconter pour illustrer ce principe central de la négociation de haute voltige.
En Mai 1972 Bobby Fischer s’apprêtait a réaliser l’impensable : déloger le champion russe de l’époque d’une discipline que les descendants de Lénine avaient honteusement dominée pendant des décennies : le jeu d’Echecs. Il avait suffi que le père de la révolution bolchevique en fasse sa marotte pour que tout un peuple érige les Echecs en nouvelle religion d’Etat et fasse de l’échiquier l’Eglise que le Parti avait interdit a ses fidèles. La nature ayant horreur du vide, il avait bien fallu inventer une nouvelle idole pour ces esprits sevrés de nourritures spirituelles.
Mais voilà… Bobby Fischer était un client particulier : pour certains il était devenu le prince sombre de la discipline, un génie imprévisible capable de mouvements aussi déroutants sur un échiquier que les dribbles chaloupés d’un Garrincha ou Ben Arfa sur le gazon. Pour d’autres, il était un enfant gâté et capricieux, dont les coups spectaculaires n’étaient que les fruits d’une fortune heureuse qui finirait bien par le quitter. Ses détracteurs les plus féroces étaient persuadés que cette finale de Reykjavik en Islande allait être le théâtre de son exécution publique. Ils avaient fait du champion russe Boris Spassky son bourreau… et force est de constater que les précédentes rencontres entre les deux champions avaient tourne a l’avantage du stratège soviétique. Fischer s’etait casse les dents face au Sphinx Spassky : ce dernier preparait ses parties comme s’il s’agissait d’une bataille rangée. Il s’appropriait le style de son adversaire et construisait de lentes offensives qui l’usaient comme l’incessant ressac use les calanques. Spassky ne cherchait pas seulement le meilleur coup possible… il cherchait le coup qui désarçonnerait l’adversaire. Plus que la victoire sur le ring aux 64 cases, c’était le KO technique dans la tête de son sparring partner qu’il visait. En bref, Spassky était aux Echecs ce que Freud etait a la psychanalyse.
Le Russe allait devoir se montrer patient avec Fischer : ce dernier renâclait à venir débuter le long cycle de rencontres au terme duquel le nouveau champion du monde serait désigné. Fischer n’était pas content. Il n’était pas content du montant de la récompense promise au vainqueur (ni de celle dont le vaincu devrait se contenter d’ailleurs). Il n’était pas content des conditions d’organisation sur une île anonyme. Quand Bobby se décida finalement à rejoindre l’endroit où l’attendait patiemment son adversaire, il fit mine de ne pas remarquer sa présence. Il balaya la pièce du regard dont il critiqua la taille, la disposition et l’éclairage. Il se plaignit du bruit que faisaient les équipes de tournage, il se plaignit même des chaises sur lesquelles lui et Spassky devaient s’asseoir. C’en était trop pour la délégation Russe qui menaçait de quitter la compétition séance tenante… le coup de la menace fonctionna: après maintes négociations, Fischer décida de jouer cette finale… pour le plus grand plaisir de Spassky.
Mais voilà… Bobby fit encore des siennes : le jour de la présentation officielle des deux champions, l’enfant prodige de Brooklyn eut l’extrême impolitesse d’arriver très, très tard… et lors de la toute première rencontre, Bobby arriva seulement une minute avant d’être officiellement disqualifie par la FIDE. Avant qu’il ne fasse son entrée théâtrale de dernière minute, tout le monde s’était demandé à quel jeu jouait Fischer: était-ce une stratégie… ou Bobby avait-t-il simplement peur du placide nounours Spassky ?
La partie débuta… et Fischer fit un premier mouvement catastrophique, peut être le pire de sa carrière. Spassky en profita immédiatement en mettant l’américain au pied du mur. Bobby sembla abdiquer… puis le magicien sortit un coup inimaginable qui fit retenir sa respiration au public. Spassky failli perdre sous le coup de la surprise mais finit par remporter la victoire. Que se passait-il dans la tête de Fischer ? Avait-il sciemment perdu ? Avait-il perdu le contrôle de la partie ? L’avait-il jamais eu ? Pire… était-il fou ?

Fischer recommença à se plaindre : le crépitement des appareils photo l’insupportait, la salle, selon lui, n’était pas adaptée a ce genre d’événement… Fischer ne se montra pas lors de la deuxième confrontation : il fut déclaré forfait par une fédération arrivée au bout de sa patience. Deux matchs à zéro. Personne dans l’histoire des Echecs n’était parvenu à combler un tel retard. Qu’à cela ne tienne, Fischer était là et bien là pour la troisième rencontre… le regard noir… terrifiant. Un regard qui ne plut pas à Spassky. Fischer transpirait la confiance par tous les pores de sa peau. Il fit pourtant une nouvelle erreur inhabituelle… une erreur qui mit Spassky en alerte… cela sentait le piège. Mais malgré sa prudence de grand maître expérimenté, Boris Spassky ne parvint pas à déceler les intentions du jeune Fischer… qui mit son adversaire mat. Le champion Russe fut complètement déstabilisé par le style bizarroïde de l’Américain… un style qu’il ne lui connaissait pas. Apres avoir terrasse le Goliath soviétique le petit Fischer se leva brusquement, sans un regard pour son adversaire, se précipita vers la sortie en criant vers sa délégation « je suis en train de lui défoncer sa mère* »… joignant le geste a la parole, Ficher avait écrasé son poing dans la paume de sa main.
Durant les parties suivantes, Fischer sortit des coups aussi meurtriers qu’inusuels dans le style de jeu. Spassky commençait a céder a la panique. Après avoir perdu la sixième manche, les larmes lui vinrent aux yeux. Au bout de la huitième partie sans victoire, Spassky fut persuadé que Fischer l’hypnotisait comme ces charmeurs de serpents. Il prit alors la ferme résolution de ne plus regarder son adversaire dans les yeux. Cela n’interrompit pas son cycle tragique de défaites…
Apres la quatorzième manche, Spassky convoqua les journalistes à une conférence de presse et annonça le plus sérieusement du monde : « on essaie de contrôler mon esprit »… il se demanda si le jus d’orange qu’on lui servait n’était pas drogué… si l’on ne répandait pas secrètement un gaz nocif dans l’atmosphère de la salle ou les deux grands maitres s’affrontaient. Finalement, Spassky accusa officiellement Fischer et sa délégation d’avoir mis dans sa chaise une substance qui altérait son jugement. Le KGB s’empara du dossier : le champion Russe était en train de mettre son pays dans l’embarras. Les chaises furent mises en pièces, scannées et analysées par des chimistes… rien d’anormal n’y fut décelé. Spassky commença a se plaindre d’hallucinations. Il essaya de continuer ses derniers duels avec Fischer mais son esprit flanchait. Il avait pris sa décision. Il abandonna au début du mois de septembre 1972.
Une telle histoire a-t-elle besoin d’une morale ?
* mauvaise traduction faite par un individu ayant vécu trop longtemps tu sais où.










28 April 2009
C’est tout un cours de manipulation que tu nous donnes là ! Très intéressant, merci. ;)
D’ailleurs en parlant de manipulation/psychologie, je peux conseiller modestement ce livre de Jean-Léon Beauvois et Robert-Vincent Joule : Petit traité de manipulation à l’usage des honnêtes gens ( http://www.amazon.fr/trait%C3%A9-manipulation-lusage-honn%C3%AAtes-%C3%A9dition/dp/2706110449/ref=sr_1_1?ie=UTF8&s=books&qid=1240915537&sr=8-1 )
28 April 2009
Arf… je voudrais pas avoir l’air de chipoter mais quand tu dis qu’en début de partie, Fischer fit un coup catastrophique, je vois pas trop ce à quoi tu fais référence. C’était une partie plate, sans grand intérêt, avec échanges de pièces rapide … jusqu’au 29ème coup où Fischer, dans une position roi+fou+6 pions contre roi+fou+6 pions (donc partie nulle), joue effectivement l’incroyable Fxh2 ?! … qui d’ailleurs après analyses s’est avéré être tenable, du moins pour des ordinateurs!.
Ce qui s’est passé sans sa tête? hé hé…ce mec était un fou génial qui a préféré se mettre en danger et détruire psychologiquement son adversaire plutôt que de concéder le nul.
Pour le reste, quelle autre métaphore que celle du jeu d’échecs pour illustrer la fabuleuse puissance de la psychologie dans notre quotidien, tous domaines confondus? Bravo pour cet article GENIAL.
29 April 2009
JB²G,
Mais dis donc on est que 26 à avoir voté pour toi sur cosmo !?
Au lieu de venir chipoter sur le site de JRM, tu ferais mieux d’arranguer tes lecteurs et lectrices pour faire monter ton blog dans les charts :)
Keep cool baby
Robocop le policier de la Route de Ouarzazate
1 May 2009
Hello Roberto le “dérouté” de Ouarzazate, je crois que mes lecteurs sont des ingrats! Mais je n’harcèlerai personne pour si peu… (on parle d’un petit concours, pas d’un million d’Eur ou d’une nuit torride avec Enrique à la clé).
Au fait, where is Stephanie??
2 May 2009
Ahhh la grande époque des confrontations Est/ Ouest…
Fisher semble avoir appliqué avant l’heure la théorie du fou. Tout y est: coups irrationnels, sacrifices de pièces voire de parties et représailles en mondovision. Pauvre Spassky.
Récit édifiant et divertissant où se mêlent vulgarisation du savoir et paternalisme à la John Gotti…
Pour citer Ali G: “me like”.
3 May 2009
Mon commentaire est un peu en décalé parce que justement je “prends le temps” de lire tes articles dans mes meilleurs moments de “dispositions mentales”.
C’est un message pour Youssef :
Beau poème Youssef(article “Passion!”)!! Même passion que toi!
5 May 2009
@ Unesoeur
Ton message me touche beaucoup, au point que j’aurais voulu en être le véritable auteur ;-)
Merci en tout cas.
Youssef.
5 May 2009
@ Unesoeur,
Ton message me touche beaucoup au point que j’aurais voulu en être le veritable auteur ;-)
Merci en tout cas
Youssef
5 May 2009
@ Unesoeur,
Ton message me touche au point que j’aurais voulu en être le veritable auteur ;-)
Merci en tout cas
Youssef
7 May 2009
Gérer le temps en stratège tout en prenant des décisions en temps réel si la situation le somme… hum hum ça demande beaucoup de recul et un self control naturel, accompli, uniforme. C’est suprême… Moi qui suis une hypersensible (une meuf quoi) j’ai tendance à « sur-réagir » une arabesque pure souche de la lignée des sourcilleuses. Je suis le conseil donc, je vais prendre mon temps. Je vais essayer.
Ps 1: J’ai été saisie par “Le Livre des Ruses” de René R. Khawam. Merci pour cette proposition de lecture. C’est à lire, à relire et à appliquer immédiatement dans le quotidien de relations d’affaires. La maitrise du temps y est suggérée/illustrée avec beaucoup d’adresse.
Ps 2: Enfin une pensée aux deux cent mille musulmans de l’armée française et à la dizaine de milliers “d’indigènes” réduits en un concassé de tomates saveurs provençales un certain 8 mai 45 à Sétif. Rien à voir avec le thème je sais mais le calendrier s’y prête bien.
Salam
Meriam
12 May 2009
@ Youssef,
mais c’est tout comme! Si tu l’as choisi, c’est que tu partages les idées de l’auteur.
“C’est juste” que l’auteur a su mettre des mots sur ce que peuvent aussi penser d’autres. Ce genre d’écrits est fait pour être approprié…