Ce blog n’est plus à un paradoxe près.
On peut y défendre la langue française et crier son amour pour la littérature qu’elle a enfanté… et en même temps abhorrer la France, ses institutions et son pseudo « universalisme » qui est, en réalité, la version 2.0 d’un colonialisme qui ne dit pas son nom. D’ailleurs, puisque l’on en est à parler de paradoxes, force est de constater que la France n’est pas en reste en la matière : j’ai toujours trouvé surprenant que l’on s’obstine à honorer la mémoire d’un Jules Ferry qui, s’il a rendu l’école « gratuite, laïque et obligatoire », a aussi été un des plus farouches défenseurs de la colonisation. Que dirait-on d’un homme qui, aujourd’hui, prononcerait de telles paroles au Parlement :
« Il y a un second point, un second ordre d’idées que je dois également aborder (…) : c’est le côté humanitaire et civilisateur de la question. (…) Messieurs, il faut parler plus haut et plus vrai ! Il faut dire ouvertement qu’en effet, les races supérieures ont un droit vis-à-vis des races inférieures. Je répète qu’il y a pour les races supérieures un droit, parce qu’il y a un devoir pour elles. Elles ont le devoir de civiliser les races inférieures. »
Perso, je trouve « le détail de l’Histoire » de JM Le Pen beaucoup moins hardcore que les inepties de Ferry. Et pourtant ce dernier a des écoles, des places et des rues qui portent son nom quand le premier est l’épouvantail mal aimé de la classe politique française. A quand une place JM Le Pen en Seine Saint-Denis ? Alors, tu trouveras toujours des abrutis pour te dire que la contribution de Jules Ferry à la genèse de l’Education Nationale est telle, que l’on peut passer l’éponge sur ses malheureux propos eugénistes. A ces ânes bâtés il faut répondre que : 1) Pour l’Education Nationale, il n’y a pas de quoi être fier. 2) Qu’il faut être alors cohérent dans l’application de ce principe et commencer à rendre à Pétain et César ce qui leur appartient. Le Maréchal a en effet collaboré avec les nazis et a pris la tête du gouvernement honteux de Vichy… mais il a aussi été un héros adulé de la première guerre. Est-ce que le premier fait d’arme efface les horreurs perpétrées durant l’occupation ? Apparemment pas. Pétain est un pestiféré de l’Histoire.
Je clos cette longue parenthèse pour revenir au blog et à ses paradoxes, moins abominables, eux. J’ai toujours défendu cette idée de la contradiction assumée qui ferait cohabiter dans le même esprit deux idées diamétralement opposées. Je vais de nouveau me livrer à ce grand écart intellectuel même si la thèse a été formulée par un autre que moi: Erick, en l’occurrence. Selon lui, les diplômes ne servent à rien.
Je suis plutôt d’avis qu’ils servent beaucoup… particulièrement quand ils sont délivrés par de prestigieuses écoles. J’entends déjà la voix de mes détracteurs: « comment peut-on penser que le diplôme fait une telle différence sur le marché du travail ? Comment peut-on croire qu’un institut, quel qu’il soit, puisse encore posséder le monopole de la connaissance quand celle-ci est disponible gratuitement sur le Web ? Comment peut-on sérieusement affirmer qu’un diplômé d’Harvard est intrinsèquement meilleur qu’un autre ? Parce qu’il a fait Harvard et que l’autre s’est perdu dans une école de troisième division française ? Mais la réalité ne démontre-t-elle pas que cette conception des choses est non seulement dégoutante par son élitisme, mais aussi rendue caduque par une réalité de terrain ? Combien de capitaines d’industries, combien d’entrepreneurs autodidactes ont monté leur business sans jamais avoir eu de titres ronflants sur leur CV ? » Tous ces arguments sont fondés. Ils auraient même pu sortir de ma propre bouche.
L’ironie dans cette argumentation c’est qu’en se parant des oripeaux du pragmatisme, elle est en vérité désespérément idéaliste. En questionnant la valeur ajoutée toute relative d’un prestigieux diplôme, ces romantiques se trompent dans les termes de l’équation qu’ils posent. Ils font partie de la race des mauvais marketers : ceux qui ne savent pas ce qu’ils vendent et à qui ils le vendent. Si, quand tu candidates à HEC ou à ESADE tu le fais « pour toi… pour développer tes capacités intellectuelles et apprendre le business dans une institution d’excellence parce que l’enseignement qui y est délivré est de meilleur qualité», alors tu n’as rien compris. Tu me fais penser à ces filles qui passent des heures devant le miroir à se farder, se pommader, se parfumer et s’habiller… « pour mon petit plaisir à moi toute seule ».
Bien sûr… on va te croire.
Si une fille s’apprête avec autant de soins, c’est parce qu’elle se nourrit du regard des autres. C’est sa came. Fin du débat. Ce qui fait des « autres », les clients que la jeune fille en question s’évertue à satisfaire.
De la même façon, quand tu décides de faire une grande école, tu ne dois pas le faire pour t’admirer dans un miroir et embrasser ton reflet. Tu dois le faire pour un client. Et ce client ce n’est pas toi. Ce client, c’est le recruteur de chez l’Oréal et General Electric. C’est le Cerbère qui garde la lourde porte d’airain des grands groupes mondiaux. C’est le videur qui te met une porte si tu n’as pas pris la peine de mettre une belle paire de Ferragamo .
Voilà la vraie et seule bonne raison d’obtenir son diplôme… et de l’obtenir dans une institution de haut niveau. Améliorer sa valeur « perçue ». Rendre son profil plus « bankable ». Rassurer le client/recruteur sur la marchandise. L’aider dans son processus décisionnel. Les recruteurs sont friands de titres, d’acronymes, de diplômes et autres certification qui « valident » officiellement tes connaissances. Ils kiffent les noms des Grandes Ecoles parce que ces noms leur permettent de prendre des raccourcis psychologiques quand ils sont amenés à prendre une décision. Ces raccourcis psychologiques sont les « croyances populaires ». Une « croyance populaire » est une vérité tellement ancrée dans l’imaginaire collectif qu’elle est érigée au rang de dogme. On ne la remet jamais en question. On y croit comme certains croient en Dieu. La « croyance populaire » sur laquelle s’appuient les recruteurs du CAC 40 est celle-ci : « plus le diplôme est côté, moins j’ai de chance de me tromper en engageant une personne ».
Est-ce que c’est vrai ? Non.
Est-ce que c’est juste ? Absolument pas.
Mais depuis quand le Monde se soucie-t-il de justice et de vérité ? Du point de vue du recruteur, ces diplômes de Grandes Ecoles sont utiles. Mets-toi à leur place l’espace d’une minute : l’explosion du nombre de diplômés qui se déverse chaque année sur le marché du travail a rendu leur tâche plus ardue. Qui choisir entre 18 000 diplômés de Marketing ?
Trop de choix tue le choix.
Imagine-toi dans le rayon « légumes en conserves » d’une grande surface… si aucune des boîtes métalliques qui peuplent les linéaires ne possède d’étiquette, laquelle vas-tu choisir ? C’est ici que l’idée de « diplôme prestigieux », qui n’est rien d’autre qu’une marque, un label, prend toute sa dimension. Pour un recruteur qui doit « screener » 500 CV dans la journée, faire une étude approfondie de chaque candidature est tout bonnement impensable. Ce recruteurs va se simplifier la vie en ne sélectionnant que des individus qui sortent des meilleures écoles.
Pourquoi ?
Parce qu’il tient à son job. Dans les années 70/80, IBM avait la mainmise sur le marché des PC. La réputation de leurs machines et les parts de marchés que celles-ci s’étaient taillées étaient telles, qu’IBM avait poussé l’arrogance jusqu’à affirmer dans ses pubs : « nobody got ever fired for buying an IBM computer »… « Personne ne s’est jamais fait virer pour avoir acheter un ordinateur IBM ». Une publicité qui est passée au rang de croyance populaire. IBM c’était devenu la sécurité sociale, l’assurance d’acheter la meilleure came du marché. Un équipement fiable, qui tourne comme une montre suisse. Le même argument vaut, aujourd’hui, pour un recruteur de chez Danone : « personne n’a jamais été viré pour avoir recruté un HEC ». Si l’HEC se révèle être une baltringue, on pourra toujours se cacher derrière l’évidence du label rouge : « oui, mais bon… c’est un HEC. Laisse lui encore un peu de temps… c’est un HEC quand même… et puis tu sais… c’est un HEC ».
Les idéalistes que j’ai égratignés au début de l’article n’en feront certainement qu’à leurs têtes : « moi, je m’en fous. J’ai raison. Je sais que le diplôme ne fait pas l’homme. L’école prestigieuse n’est qu’une étiquette et ne constitue en aucun cas une garantie de la valeur de l’intellect ». En d’autres termes, nos amis idéalistes sont en croisade. Ils partent en guerre contre une « croyance populaire ». Ils me font penser à la ville de New York qui s’était mis à dos ses habitants pour avoir stopper le programme de recyclages des déchets de la ville. Chacun avait pris l’habitude de trier ses déchets. Chacun pensait qu’il ajoutait sa modeste brique au gigantesque édifice de la protection de l’environnement. Chacun se donnait bonne conscience en répétant, chaque jour, ce minuscule geste citoyen. Tous croyaient dur comme fer à l’influence positive du programme. Pour ces habitants, il y avait Dieu… et puis le recyclage. Jusqu’à ce que la ville de New York, après avoir missionné un certain nombre d’experts sur le collecte des déchets et son impact sur l’environnement, arrive à la conclusion que non seulement l’impact était minime, mais qu’en plus le programme de collecte était un gouffre financier. La municipalité décida de mettre fin à une initiative gourmande en capital et relativement peu efficace en terme lutte contre la pollution. La réaction ne se fit pas attendre : les adeptes du programme n’avaient que faire des conclusions de cette étude. Ils se sont organisés en lobby. Ils ont fait pression sur la mairie. Chacun de ses membres encourageait la population à continuer à trier ses déchets dans des tracts qui désavouaient les élus taxés de vermines inféodés aux grandes entreprises polluantes de la ville. Et pourtant… pourtant les conclusions des experts étaient sans appel. Le tri ne créait pas de valeur à proprement parler. Son impact sur l’environnement était négligeable et il coûtait une fortune aux contribuables. « Croyance populaire » et « vérité objective » font rarement bon ménage.
Si tu es un tout petit peu intelligent, tu auras compris qu’il ne sert à rien de se battre contre une « croyance populaire ». Tu ne parviendras jamais à la changer. Même avec toutes les études du monde (Pepsi bat Coca à tous les blind tests… mais les fanatiques du coke préféreront cent fois mourir avant d’avoir l’ombre de l’idée d’un doute qui pourrait les amener à changer de marque). A ton niveau, tu n’as ni les moyens, ni le temps de convaincre un recruteur de la stupidité de sa croyance.
Si j’étais toi, je dépenserai plutôt mon énergie à obtenir un de ces diplômes. Les recruteurs aiment se raconter des histoires. Il serait temps que tu prennes un peu plus exemple sur Shéhérazade et un peu moins sur Besancenot.
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